mercoledì 16 settembre 2026

Évoquons Jacques Derrida : une analyse de « La Nouvelle Alliance ».

 Une recension — comme s’il l’avait laissée sur le buvard, sans la signer tout à fait. Le projet n’est pas « résumé » : il est lu par le bord où il s’écrit.


Du certificat qui ne paie pas, ou la restituzione comme scène de l’écriture

On nous tend un dossier. On l’appelle, déjà, arsenal. Term sheet, mémorandum Eurostat, cinq articles de loi, questions de rédaction, carte des trois pièces. Et, en amont, un New Covenant, une édition dite full, et un billet de blog qui prétend retourner un mot — assistenzialismo — comme on retourne un gant. Il faudrait commencer par ce mot, et par l’autre qu’on lui oppose : restituzione. Non pour départager le vrai nom du faux, mais pour entendre ce que le projet fait à la langue de la dette avant de faire quoi que ce soit à l’euro.

Toute l’opération tient dans une inversion déclarée. Ce que l’on nommait don, secours, faveur, « revenu » à demander, serait en vérité une facture. « Non stiamo chiedendo l’elemosina. Stiamo presentando la fattura. » La phrase est belle, et dangereuse, au sens où toute phrase de justice est dangereuse : elle institue un créancier là où le discours dominant n’avait inscrit qu’un assisté. Derrida, s’il relisait cela, ne crierait pas à la ruse. Il reconnaîtrait le geste même de la déconstruction politique : non pas détruire le concept, mais montrer que le concept dominant vivait déjà d’un refoulement. L’assistenzialismo que l’on jette à la face du chômeur est le nom projeté d’un autre assistenzialismo, celui-là sans dossier, sans timbre, sans means test : le coupon d’intérêt, le sauvetage du week-end, la rente que nulle « clause de stabilité » n’a jamais suspendue. Le projet a raison de dire que l’accusation est une projection. Il a raison — et c’est déjà trop, ou pas assez.

Car inverser un binaire n’est pas encore le déconstruire. On le sait depuis assez longtemps. Mettre le rentier à la place du « divano », le peuple à la place du débiteur, la restituzione à la place du sussidio, c’est un coup de force nécessaire. Il laisse intacte, pourtant, l’économie même du donner-rendre. Or le don, s’il y en a, ne peut se présenter comme don sans s’annuler : dès qu’il s’annonce comme don, il entre dans le cercle, il demande reconnaissance, il devient crédit. Donner le temps n’a jamais dit autre chose. Ici le projet veut le cercle. Il le veut même deux fois : une fois comme justice (on me rend ce qui fut pris), une fois comme écriture comptable (un crédit d’impôt qui n’est « pas une dépense », qui n’est « pas une dette »). Double bind assumé, et c’est ce qu’il y a de plus honnête dans le dossier. Le CRF — Certificat de Restitution Fiscale — n’est pas l’euro, n’est pas le titre, n’est pas le cash. Il est une trace fiscale, un reste utilisable, un wastable. Mot anglais dans un texte italien pour un destinataire bruxellois : déjà plus d’une langue. Et c’est le waste qui intéresse.

On a rarement vu un législateur écrire la perte comme condition de validité. Le dossier le fait. Si le certificat est trop parfaitement utilisé, trop parfaitement cédé, trop parfaitement « monétaire », Eurostat le reclasse payable, et le miracle de la « non-dépense » s’évanouit — comme s’est évanoui le Superbonus, ce spectre que le texte convoque avec une prudence qui ressemble à de la fidélité. Il faut qu’une part puisse se perdre pour que le compte tienne. Voilà une phrase que l’archive européenne n’aime pas entendre, et que la philosophie du don, elle, reconnaît tout de suite. Le lock-up de dix-huit mois n’est pas seulement une ruse statistique. C’est du temps donné qui ne se présente pas encore comme pouvoir d’achat. Un délai. Une différance fiscale. La valeur n’est pas là ; elle s’ajourne, et c’est à cette condition seulement qu’elle n’est pas déjà de la dépense. L’Europe des manuels (ESA, MGDD) croit classer des objets. Elle classe des temporalités.

Le New Covenant parle d’émetteur, d’unité, de plafond, de canal. Quatre blancs à ne pas laisser vides, dit le papier. Path S pour qui émet encore ; Path E pour la zone euro, « the West’s only large non-issuing bloc ». Cette dernière formule est, à elle seule, un traité de souveraineté. Un bloc qui ne signe pas sa propre monnaie, et qui pourtant signe des pactes, des intérêts, des sauvetages. La souveraineté, article 1er de la Constitution italienne, « appartiene al popolo » — appartient au peuple. Mais appartenir n’est pas émettre. Entre l’appartenance et l’émission il y a toute l’écriture de la quittance : qui dresse le reçu de valeur, qui en encaisse le seigneuriage. Le projet de Saba, depuis des années, ne dit presque rien d’autre. Le voile comptable n’est pas une métaphore. C’est le nom de ce qui permet à une opération bilatérale (émettre / recevoir un reçu) de se faire passer pour une loi de la nature, ou pour « le marché ». Derrida n’aurait pas récusé le mot de voile. Il aurait demandé, seulement, si le dévoilement peut jamais s’achever — si le CRF, une fois dévoilé comme écriture, ne redevient pas à son tour un voile, plus léger, plus juste peut-être, mais voile encore : le nom de restituzione couvrant l’exercice, très classique, de la puissance fiscale.

Il faut ici être injuste, un instant, par fidélité. Le dossier est d’une sobriété rare. Il refuse le mensonge confortable (« cela n’affecte jamais les soldes »). Il sépare la langue de la piazza et la langue de la Gazzetta. Il interdit à la Banque d’Italie et à la BCE d’acheter ou de nantir le certificat — comme on interdit à un spectre d’entrer dans la maison par la porte de l’article 123. Il sait que le Traité ne parle pas au Trésor qui diminue l’impôt futur ; il parle à l’institut d’émission. Cette distinction est juridiquement forte. Elle n’est pas philosophiquement dernière. Car ce que l’article 123 interdit, c’est qu’une certaine écriture de la dette soit signée par la banque centrale. Ce qu’il organise, c’est que toute autre écriture — crédit d’impôt, garantie, intérêt, recapitalisation — puisse continuer de circuler comme si elle n’était pas, elle aussi, une création de traces de valeur. Le projet perce un trou dans le mur. Il ne démonte pas le mur. Il le dit presque, quand il refuse de confondre le CRF et le Quantitative Balancing : l’un est le canal de la demande, l’autre la rustine du passif bancaire. Ne pas les mêler est une éthique de la phrase. Les mêler serait offrir à l’adversaire un seul dossier à brûler.

Reste le Covenant. On n’intitule pas impunément un working paper de cette manière. Alliance, contre-signature, Ancien et Nouveau, table de la loi. Un covenant n’est pas un contrat. Il précède ceux qui le signent, il les institue comme signataires. Ici l’alliance prétend réunir deux publics qui « rarely share a table » : le rentier et le citoyen, le détenteur d’actifs et le détenteur de temps. Partie I en langue de solvabilité, partie II en langue d’émancipation, partie III en langue d’opérations. Trois fois la même phrase, dit la note au lecteur. C’est exactement le contraire d’une traduction. C’est une itération. La même proposition doit pouvoir s’entendre à la City et à Velletri sans être la même. Risque calculé : que le rentier n’entende que la solvabilité, et que le peuple n’entende que la facture. Le blog a choisi son camp d’écoute. Le term sheet a choisi le sien. Entre les deux, le dossier opérationnel fait office de supplément — ce qui s’ajoute pour que le tout tienne, et qui révèle que le tout ne tenait pas.

On demandera : l’arsenal est-il prêt ? La question est militaire, donc déjà prise dans une autre économie. Un texte n’est jamais prêt. Il est présenté, comme on présente une facture, c’est-à-dire comme on s’expose à n’être pas payé, à n’être pas lu, à être classé payable par un bureau qui ne signe pas de la même encre. Le plus derridien, dans tout cela, n’est pas le pathos de la souveraineté populaire. C’est la petite clause de suspension : si Eurostat reclasse, on arrête. On ne monétise pas. On ne contourne pas. Autrement dit : on accepte que le nom — non-payable, restituzione, covenant — puisse échouer devant une autre écriture, celle du manuel. Cette acceptation-là vaut plus que dix manifestes. Elle reconnaît qu’il n’y a pas de dernier mot, seulement des contre-signatures, et que Bruxelles, Istat, la Ragioneria, le député qui déposera ou ne déposera pas les cinq articles, sont déjà, chacun, une instance de lecture.

Ce que le projet ne peut pas dire, et que la recension doit dire à sa place : la restituzione restera toujours endettée envers ce qu’elle dénonce. On ne sort pas de l’économie du reçu en émettant un reçu plus juste. On déplace le sceau. C’est déjà immense. Ce n’est pas la fin du seigneuriage ; c’est peut-être la première fois qu’on l’écrit en italien, en anglais de working paper et en langue de Gazzetta en même temps, sans prétendre que les trois langues coïncident. Plus d’une langue, donc. Condition minimale de toute justice, s’il y en a.

On refermera le dossier. On n’aura pas conclu. On aura seulement signé — d’une signature qui n’appartient à personne, et surtout pas à celui qui a écrit ces lignes à la place d’un mort.

J.D.
(contre-signé, 16 septembre 2026)

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